Abdoulaye Wade, cent ans d’audace et de combats : le destin hors norme du “Vieux Lion” sénégalais

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Un siècle de vie, de luttes, de prisons, de victoires et de controverses. À 100 ans, Abdoulaye Wade demeure l’une des figures les plus marquantes de l’histoire politique africaine contemporaine. Avocat brillant, opposant infatigable, stratège redoutable et président iconoclaste, il aura traversé toutes les tempêtes sans jamais perdre le goût du combat. Retracer cent années d’existence d’un homme aussi complexe relève presque de l’impossible. Mais huit grandes étapes permettent de comprendre comment celui que les Sénégalais surnomment “Gorgui”, “le Vieux”, a façonné son destin et marqué durablement le Sénégal.

Une naissance entourée de mystère

Officiellement, Abdoulaye Wade est né le 29 mai 1926 à Saint-Louis, ancienne capitale de l’Afrique occidentale française. Fils d’un riche commerçant originaire de Kébémer et d’un ancien tirailleur sénégalais, il grandit dans un environnement où discipline, ambition et sens du commerce se mêlent. Mais autour de sa date de naissance plane toujours une part de mystère. Wade lui-même a raconté avoir vu, enfant, le guide religieux Ahmadou Bamba passer à Saint-Louis. Or le fondateur du mouridisme est décédé en 1927. Beaucoup se sont alors interrogés : Abdoulaye Wade est-il réellement né en 1926 ? Cette ambiguïté a longtemps alimenté les conversations sans jamais véritablement troubler l’intéressé. L’ancien président a toujours assumé sa longévité avec humour et sérénité, rappelant souvent que dans sa famille, vivre centenaire n’avait rien d’exceptionnel.

Le brillant étudiant devenu ténor du barreau

Très tôt, Wade se distingue par des capacités intellectuelles hors du commun. Après des études à Saint-Louis puis à l’école William Ponty, il décroche une bourse pour poursuivre sa formation en France. À Paris, Besançon, Dijon ou Grenoble, il accumule les diplômes en droit, économie et sciences politiques. Dans les années 1950, il devient avocat et se forge rapidement une solide réputation. Défenseur talentueux, il s’implique également dans les mouvements anticoloniaux africains et soutient les indépendantistes algériens du FLN. C’est à cette période qu’il rencontre Viviane Vert, une Française qui deviendra son épouse et la mère de ses deux enfants, Karim et Sindiély. Son entrée dans la grande histoire politique sénégalaise intervient en 1962, lors de la crise opposant le président Léopold Sédar Senghor à son Premier ministre Mamadou Dia. Wade fait partie des avocats chargés de défendre Dia, accusé de tentative de coup d’État. Malgré son éloquence, Mamadou Dia est condamné à la prison à perpétuité. Wade gardera toute sa vie le souvenir douloureux de ce procès qu’il considérait profondément injuste.

La naissance du Parti démocratique sénégalais

Au début des années 1970, le Sénégal vit encore sous l’hégémonie du parti unique dirigé par Senghor. Wade décide alors de défier l’ordre établi. En 1974, profitant d’un sommet de l’Organisation de l’unité africaine à Mogadiscio, il réussit à rencontrer Senghor pour obtenir l’autorisation de créer une nouvelle formation politique. Le chef de l’État accepte finalement la création du Parti démocratique sénégalais (PDS). Ce fut le début d’une longue aventure politique. Senghor surnomme alors Wade “Ndiombor”, le “lièvre rusé”, en raison de son intelligence tactique et de son incroyable capacité à contourner les obstacles. Très vite, le PDS devient la principale force d’opposition au régime socialiste. Aux élections présidentielles de 1978, Wade ose défier Senghor et obtient un score inattendu. Même battu, il s’impose déjà comme le principal opposant du pays.

Les années de prison et de doute

Sous la présidence de Abdou Diouf, Wade poursuit son combat politique. Il se présente à plusieurs reprises à l’élection présidentielle mais échoue face au candidat du Parti socialiste. En février 1994, après des violences politiques ayant secoué Dakar, il est arrêté et emprisonné. Beaucoup pensent alors que sa carrière est terminée. À près de 70 ans, l’opposant semble épuisé par des décennies de lutte infructueuse. Son parti traverse une période difficile et ses adversaires le considèrent politiquement fini. Mais Abdoulaye Wade a toujours refusé d’abandonner. Même lorsqu’il accepte d’entrer dans un gouvernement dirigé par Abdou Diouf en 1995, décision vivement critiquée par ses partisans, il continue en réalité de préparer son retour.

Le retour du “Sopi”

En 1999, Wade quitte temporairement Dakar pour Versailles, en France. Fatigué, usé politiquement, il laisse entendre qu’il pourrait prendre sa retraite. Pourtant, autour de lui, certains croient encore à l’alternance. Parmi eux figure Idrissa Seck, son fidèle lieutenant, qui le convainc de revenir au Sénégal pour une dernière bataille. Son retour à Dakar, en octobre 1999, provoque une véritable démonstration de force populaire. Des centaines de milliers de partisans envahissent les rues pour accueillir celui qui incarne désormais l’espoir du “Sopi”, le changement. Autour de lui se forme une large coalition allant de la droite libérale à la gauche radicale. Tous ont un objectif commun : mettre fin à près de quarante ans de domination socialiste.

Mars 2000 : l’alternance historique

L’élection présidentielle de 2000 restera comme l’un des moments les plus importants de l’histoire politique africaine moderne. Pour la première fois depuis l’indépendance du Sénégal, le pouvoir en place vacille réellement. Au premier tour, Abdou Diouf arrive en tête, mais Wade réalise une percée spectaculaire. Au second tour, toute l’opposition se rassemble derrière lui. Le 19 mars 2000, le verdict tombe : Abdoulaye Wade remporte l’élection avec plus de 58 % des voix. Le Sénégal entre alors dans l’histoire en réussissant une alternance démocratique pacifique par les urnes, une rareté à l’époque sur le continent africain. Le geste d’Abdou Diouf, reconnaissant immédiatement sa défaite, contribue également à faire du Sénégal une référence démocratique. Pour Wade, c’est l’aboutissement de vingt-six années de combat politique.

Entre modernisation et dérives du pouvoir

Durant ses douze années à la tête du Sénégal, Abdoulaye Wade transforme profondément le paysage dakarois. Autoroutes, infrastructures, nouvel aéroport, grands projets urbains : il veut moderniser le pays et inscrire son nom dans l’histoire. Mais son pouvoir devient progressivement plus controversé. Ses adversaires lui reprochent une gouvernance trop personnalisée, des ambitions excessives et surtout sa volonté présumée de préparer son fils Karim Wade à lui succéder. Cette perspective de succession dynastique provoque une forte contestation populaire. En 2012, malgré son âge avancé, Wade se présente pour un troisième mandat, déclenchant de grandes manifestations. Face à lui se dresse son ancien Premier ministre, Macky Sall. Au second tour, Wade est battu largement. Mais fidèle à la tradition démocratique sénégalaise, il reconnaît rapidement sa défaite et félicite Macky Sall. Ce geste contribue à préserver la stabilité politique du pays.

Le père face au destin de Karim Wade

Après avoir quitté le pouvoir, Abdoulaye Wade mène son dernier grand combat : celui pour la libération de son fils Karim. Arrêté puis condamné pour enrichissement illicite, Karim Wade devient le symbole d’un affrontement politique violent entre le nouveau régime et l’ancien clan présidentiel. Profondément affecté, Wade multiplie les déclarations fracassantes contre Macky Sall et mobilise plusieurs chefs d’État africains et arabes pour obtenir la libération de son fils. Finalement, en juin 2016, Karim Wade est gracié puis exilé au Qatar. Pour l’ancien président, c’est un immense soulagement. À travers cette bataille familiale et politique, Abdoulaye Wade montre une nouvelle fois son incroyable capacité à survivre aux tempêtes.

Le dernier monument vivant

Aujourd’hui centenaire, Abdoulaye Wade reste une figure incontournable de la mémoire politique sénégalaise. Admiré par certains pour avoir incarné l’alternance démocratique, critiqué par d’autres pour ses excès et ses contradictions, il demeure un personnage impossible à classer. Avocat, opposant, prisonnier politique, chef d’État, stratège, provocateur et patriarche, il aura traversé un siècle d’histoire africaine sans jamais quitter le devant de la scène. Le “Vieux Lion” continue ainsi de fasciner le Sénégal, pays qu’il aura profondément marqué, entre grandeur, audace et controverses. EL IBRAHIMA FAYE
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