La diplomatie d’influence française au Sénégal à l’épreuve des stratégies chinoise et russe

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Le Sénégal entretient avec la France une relation historique et privilégiée. Celle-ci reste l’un des principaux partenaires, notamment sur les plans financier et économique même si Dakar diversifie progressivement ses partenariats face à la montée d’autres partenaires internationaux. D’après les données de la direction générale du Trésor, les importations du Sénégal ont atteint 7 207 milliards de FCFA (soit 11 milliards d’euros) en 2023. Bien qu’en léger recul de 4,5 % par rapport à 2022, elles restent à un niveau historiquement élevé, en hausse de 60,4 % par rapport à 2020. Dans le même temps, les exportations sénégalaises se sont élevées à 3 224 milliards de FCFA (4,9 milliards d’euros), enregistrant une baisse de 9,5 % par rapport à l’année précédente.

L’influence de la France au Sénégal est fortement mise à l’épreuve. Des enseignes françaises sont prises pour cible lors de manifestations, tandis que les médias internationaux français notamment RFI et France 24 sont perçus à tort ou à raison par une partie de la population comme des instruments d’influence. Parallèlement, des mouvements panafricains tels que « FRAPP/France dégage » occupent le terrain et s’illustrent dans leur combat contre le néocolonialisme. L’ influence de la France au Sénégal semble connaitre une phase de recomposition, marquée par des contestations plus visibles qu’auparavant. Face à ces évolutions, Paris semble engagée dans une adaptation progressive de ses modes d’action notamment en direction des opinions publiques.

Au regard de la guerre d’influence en Afrique, le président Emmanuel Macron souligne la nécessité pour la France de ne pas laisser le terrain à ses concurrents. Les autorités françaises ont pris conscience du rôle central que joue désormais la diplomatie d’influence dans les relations internationales contemporaines. Paris n’est plus en position d’hégémonie au Sénégal, mais en concurrence avec d’autres puissances. Dans la perspective de renforcer son rayonnement en Afrique, la France a engagé une dynamique de mobilisation visant à contenir l’influence grandissante de la Chine et de la Russie. Le président français a appelé les diplomates français à être plus réactifs sur réseaux sociaux.

Sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, la stratégie française évolue vers une diplomatie publique plus directe, incarnée notamment par des figures telles que Christine Fages, l’Ambassadrice de France au Sénégal. Au-delà des outils traditionnels comme l’Institut Français et l’Alliance Française, Paris développe de nouvelles formes d’influence en s’appuyant sur des figures populaires du sport notamment Sadio Mané ou Modou Lô, sur des influenceurs, à cela s’ajoute des déplacements dans les foyers religieux à Touba et à Tivaouane. Cette visibilité médiatique traduit une volonté de personnalisation accrue de la diplomatie française, orientée de plus en plus vers les opinions publiques.

Cette stratégie de soft power s’appuyant sur des footballeurs, des lutteurs ou créateurs de contenu est la nouvelle stratégie de la diplomatie publique française s’ancrant dans des cercles et des activités fortement valorisés par la société sénégalaise, afin de retisser un lien de proximité et d’améliorer l’image de la France. Cette approche de soft power de la France repose sur une réponse coordonnée et proactive, dans un contexte où l’inaction risquerait d’entraîner une perte d’influence. Paris passe d’un modèle vertical à une approche horizontale et interactive, centrée sur la reconquête des opinions publiques.  De plus en plus, la diplomatie d’influence française tend à se redéfinir autour de nouveaux outils et mode d’interaction visant à engager un dialogue plus direct avec les opinions publiques.

Le cas Sénégal illustre une transformation plus large des nouveaux rapports de force en Afrique caractérisés par une multipolarisation de l’influence. Dans cette guerre d’influence, aucun acteur ne semble aujourd’hui s’imposer de manière hégémonique. La France conserve des atouts structurels importants, notamment historiques, financiers, linguistiques et éducatifs. La Chine s’affirme comme un partenaire économique majeur, tandis que la Russie explore des leviers d’influence encore en construction. Dans ce contexte, Dakar ne se limite plus à être un terrain de rivalités géopolitiques mais un acteur stratégique qui cherche à diversifier ses partenariats tout en préservant sa souveraineté. Dès lors, l’enjeu aujourd’hui pour ces grandes puissances mondiales n’est peut-être plus seulement de projeter leur influence, mais de s’adapter à des sociétés africaines plus exigeantes, soucieuses de souveraineté et de diversification de leurs alliances stratégiques.

Docteur en science politique de l’Université Paris 2 Panthéon Assas, Ibrahima DABO est spécialiste des relations internationales, de la Russie. Diplômé aussi de l’Université russe d’Etat de Nijni Novgorod Lobatchevski et de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Domaines : Relations internationales, lutte informationnelle, guerre d’influence, Diplomatie publique et soft power russes, politique étrangère, politique étrangère de la Russie, relations russo-africaines, Géopolitique et études stratégiques

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