Ce n’était pas une simple conférence de presse. C’était un moment de rupture. Un tournant politique majeur qui risque de redessiner durablement les rapports de force au sommet de l’État. Ousmane Sonko a choisi de parler. Et lorsqu’il s’est présenté devant les journalistes, l’ancien Premier ministre n’avait manifestement aucune intention d’adoucir ses propos. Face aux caméras, le leader du Pastef a livré une charge d’une rare violence politique contre son successeur à la Primature et, en filigrane, contre le président Bassirou Diomaye Faye lui-même.
Dès les premières minutes, le ton est apparu particulièrement incisif. Visiblement irrité par certaines déclarations du nouveau chef du gouvernement, Sonko lui a adressé une mise en garde publique qui n’a laissé aucune place à l’ambiguïté.« Je lui conseille de se limiter aux chiffres. Il se dit technocrate, il n’a qu’à se limiter à la technocratie », a-t-il lancé. Derrière cette formule, le message est clair : pour Sonko, le Premier ministre franchit des lignes qui ne relèvent pas de son champ d’action en s’aventurant sur le terrain politique. Mais au-delà de cette critique, l’ancien chef du gouvernement a surtout laissé entendre que les tensions qui secouent aujourd’hui les relations entre Pastef et le président de la République ne seraient pas étrangères à l’action de son successeur.
« Nous savons le rôle qu’il a joué dans ces problèmes qui règnent entre Pastef et le Président », a-t-il affirmé.Puis est venue cette phrase lourde de sous-entendus :« Jusqu’à présent, nous nous sommes abstenus de révéler tous les détails. Qu’il se calme. » Une déclaration qui ressemble davantage à un avertissement qu’à une simple critique politique. Tout au long de son intervention, Sonko a laissé planer l’idée qu’il disposait d’informations sensibles qu’il aurait volontairement choisi de ne pas rendre publiques jusqu’ici.« Nous savons tout. Nous avons choisi de taire certains faits, mais qu’on ne nous provoque pas », a-t-il conclu. Dans une salle devenue soudain silencieuse, le message a été reçu comme une menace politique à peine voilée.
Le mystérieux « protocole du Cap Manuel »
Mais l’élément le plus marquant de cette sortie ne réside peut-être pas dans les attaques dirigées contre le nouveau gouvernement. Pour la première fois, Ousmane Sonko a dévoilé publiquement ce qu’il présente comme l’origine de son différend avec Bassirou Diomaye Faye : un engagement politique conclu avant l’élection présidentielle de 2024. Selon son récit, alors qu’il se trouvait en détention au Cap Manuel, il aurait reçu Diomaye Faye dans sa cellule afin de discuter de l’avenir du mouvement.
À cette époque, explique-t-il, plusieurs scénarios étaient envisagés, notamment celui d’un report de l’élection présidentielle. Lui aurait choisi une autre voie : faire de Diomaye le candidat du camp. « Je lui ai dit : je t’ai désigné et, si nous sortons, nous allons battre campagne, gagner les élections et gouverner. En 2029, nous reprendrons le cours normal des choses », a raconté Sonko.
Pour souligner la portée de ses propos, il a même juré sur le Coran que cette conversation avait bien eu lieu. Selon lui, Bassirou Diomaye Faye aurait accepté cette perspective en considérant son mandat comme une étape transitoire destinée à conduire les réformes les plus difficiles. « Il m’a dit : ce mandat sera celui des réformes difficiles. Je les prends sur moi et tu auras ensuite un boulevard devant toi », a rapporté le leader du Pastef. Sonko affirme avoir souhaité formaliser cet engagement devant témoins. Une proposition qui aurait été refusée par Diomaye Faye, lequel aurait préféré s’en remettre à une promesse personnelle.
« Il m’a répondu que cela n’en valait pas la peine parce que, s’il devait un jour me trahir en politique, il penserait à son fils qui porte mon nom. » Une confidence qui, dans le contexte actuel, prend une dimension particulièrement symbolique. L’ancien Premier ministre assure également avoir évoqué très tôt l’échéance de 2029. Selon sa version des faits, Diomaye Faye lui aurait alors garanti qu’il soutiendrait sa candidature le moment venu. « Il m’a répondu qu’il serait mon directeur de campagne », a-t-il déclaré. En exposant publiquement ce qu’il appelle désormais le « protocole du Cap Manuel », Sonko place le président face à des engagements qu’il estime aujourd’hui reniés.
Pastef tourne officiellement le dos au gouvernement
La rupture a pris une autre dimension lorsque le leader du Pastef a évoqué la composition du nouveau gouvernement dirigé par Ahmadou Alamine Mohamed Lo. Dans une déclaration qui a fait l’effet d’un séisme politique, Sonko a affirmé que son parti n’était plus représenté au sein de l’exécutif. « Aucun ministre de Pastef ne siège dans ce gouvernement. Ceux qui sont restés y sont pour leur propre compte. Pastef a zéro ministre dans ce gouvernement. » Par ces mots, il retire toute légitimité partisane aux membres de Pastef ayant accepté de poursuivre leur mission gouvernementale après le récent remaniement.
Pour les concernés, le message est particulièrement sévère. Ils ne seraient plus considérés comme les représentants du parti, mais comme des responsables agissant à titre individuel. Et Sonko est allé encore plus loin en annonçant de possibles sanctions internes. « Les ministres qui sont restés subiront les lois du parti. » Cette déclaration ouvre la voie à des procédures disciplinaires qui pourraient profondément secouer les rangs de la formation politique au pouvoir depuis 2024. Elle révèle surtout l’ampleur de la fracture qui traverse désormais l’ancienne coalition victorieuse de la présidentielle.
Une offensive contre la légitimité du nouvel exécutif
Au-delà des questions partisanes, Ousmane Sonko s’est également attaqué à la philosophie même du nouveau gouvernement. Alors que l’exécutif met en avant le profil technique de plusieurs ministres, l’ancien Premier ministre estime que cette présentation masque une réalité différente.
« Ils parlent de gouvernement technocratique, mais ce n’est qu’une politique d’ouverture », a-t-il ironisé. Selon lui, la véritable faiblesse de l’équipe actuellement en place réside dans son absence de base politique solide. « Ce gouvernement n’a aucune base politique », a-t-il insisté. Sonko a ensuite déplacé le débat sur le terrain électoral, là où se mesure traditionnellement la force d’un camp politique. Dans des propos particulièrement durs, il a contesté la capacité de mobilisation des soutiens du président.
La critique la plus marquante a visé directement Bassirou Diomaye Faye. « Il ne peut même pas gagner Ndiaganiao. Comment peut-il gouverner un pays sans assise politique ? » L’ancien Premier ministre a également tourné en dérision les chiffres avancés par les partisans du chef de l’État concernant leur implantation locale, affirmant que ces soutiens seraient largement surestimés.
À l’inverse, il a salué ceux qui ont quitté leurs fonctions gouvernementales plutôt que de demeurer dans l’exécutif. « Aux ministres sortants, je salue leur dignité, leur loyauté et leur amour de la patrie. »
À travers cet hommage, Sonko établit une frontière nette entre ceux qu’il considère comme restés fidèles à la ligne originelle du Pastef et ceux qui ont choisi de poursuivre l’aventure aux côtés du président. Cette conférence de presse marque ainsi bien plus qu’un simple épisode de tensions internes. Elle acte l’émergence d’un nouveau paysage politique où Ousmane Sonko apparaît désormais comme le principal contestataire d’un pouvoir qu’il avait pourtant contribué à installer. À trois ans de l’échéance présidentielle de 2029, le divorce entre les deux anciens compagnons semble désormais consommé, ouvrant une période d’incertitude dont les conséquences pourraient profondément transformer la vie politique sénégalaise.
El Hadji Ibrahima FAYE