À la veille d’une séance parlementaire qui s’annonce singulière, le Premier ministre Ousmane Sonko retourne, ce vendredi 28 novembre 2025, devant les députés de la 15ᵉ législature pour un nouvel exercice de Questions d’actualité. Conformément à l’article 104 du Règlement intérieur, cette session entre dans le cadre du contrôle de l’action gouvernementale. Mais, contrairement aux usages républicains habituels, cette séance se déroulera dans un hémicycle partiellement vidé : l’opposition parlementaire, incarnée par le groupe Takku Wallu Sénégal et une large majorité des députés non-inscrits, a annoncé un boycott ferme et assumé. Une absence qui soulève une interrogation centrale : que vient réellement chercher Ousmane Sonko devant des députés largement acquis à sa cause ? S’agit-il d’un exercice républicain de reddition des comptes ou d’une tribune politique destinée à consolider un rapport de force déjà tourné à son avantage ?
La dramaturgie de cette confrontation avortée tient d’abord au contexte. Depuis son dernier face-à-face du 14 avril 2025, Ousmane Sonko n’est pas revenu à l’Assemblée nationale. L’opposition lui reproche une absence jugée injustifiée de plus de sept mois, alors même que la réforme du Règlement intérieur impose désormais un passage trimestriel devant les représentants du peuple. Elle estime que le chef du gouvernement choisit stratégiquement ses venues en fonction de son agenda politique plutôt que du calendrier parlementaire : sortie du rapport de la Cour des comptes en février, vote de la loi interprétative en avril, et aujourd’hui, quelques semaines après son « Téra meeting » du 8 novembre.
Un boycott qui s’installe dans la durée
Le boycott annoncé plonge l’exercice dans une dimension politique assumée. Les députés non-inscrits et ceux du groupe Takku Wallu affirment que les Questions d’actualité ont été transformées en une scène de « mise en spectacle », loin de leur vocation républicaine. Ils dénoncent des séances ponctuées d’invectives et de piques personnelles, rendant impossible toute confrontation équilibrée. L’opposition critique aussi le règlement de la séance, qui lui interdit de répondre après ses questions, offrant au Premier ministre un terrain sans réplique. Dans ces conditions, affirment-ils, leur présence servirait davantage de caution que de contre-pouvoir effectif.
En avril dernier, déjà, les élus d’opposition avaient refusé de siéger pour dénoncer un fonctionnement de l’Assemblée qu’ils estiment entièrement tourné vers les intérêts du pouvoir exécutif. Aujourd’hui, la fronde s’étend, notamment parmi les députés non-inscrits, traditionnellement moins enclins aux positions radicales. Cette convergence traduit un malaise institutionnel profond, nourri par la conviction que les conditions d’un débat contradictoire ne sont plus réunies.
Un désaccord sur la nature même de l’espace parlementaire
L’opposition ne se limite pas à dénoncer la forme. Elle estime que le fond même de cette séance pose problème. À la veille de l’ouverture de la session budgétaire, moment central pour la vie publique nationale, elle considère que les priorités devraient être fixées différemment. Les élus Takku Wallu et les non-inscrits rappellent que les arbitrages budgétaires à venir engagent des secteurs essentiels : l’éducation, la santé, la sécurité, l’emploi et le pouvoir d’achat. Selon eux, aucune actualité n’est plus urgente que l’examen du budget de l’État. Participer à ce qu’ils perçoivent comme une « mise en scène politique » reviendrait, disent-ils, à détourner l’attention des enjeux fondamentaux.
Ils dénoncent aussi un « code de conduite » instauré pour la séance des Questions d’actualité, qu’ils jugent restrictif et injuste. Ce dispositif limite le nombre de questions, réduit leur temps de parole et favoriserait, selon eux, le groupe de la majorité. Pour ces élus, une règle de ce type ne peut être adoptée sans un minimum de consensus, car elle touche au cœur des prérogatives parlementaires. En refusant cette séance, ils affirment vouloir défendre le fonctionnement normal d’une démocratie où l’équilibre entre majorité et opposition doit être garanti.
Le grief le plus grave demeure cependant la perception selon laquelle la convocation de l’Assemblée ne répondrait pas à l’agenda institutionnel mais plutôt à la volonté politique du Premier ministre. Pour des parlementaires comme Aïssata Tall Sall et Thierno Alassane Sall, c’est à l’Assemblée de convoquer le gouvernement, et non l’inverse. Ils voient dans cette inversion des rôles une dérive qui remet en cause l’indépendance du pouvoir législatif et rompt avec les standards républicains.
Une tribune politique maîtrisée pour Ousmane Sonko ?
Dans ce contexte, que cherche alors Ousmane Sonko en se présentant malgré tout devant une Assemblée partiellement désertée ? Plusieurs hypothèses émergent. D’abord, sa présence lui permet de réaffirmer son image d’homme d’État respectueux des institutions. En se conformant scrupuleusement à l’obligation de reddition de comptes, il montre qu’il ne fuit pas les obligations républicaines, même lorsque ses contradicteurs ne sont pas là pour lui répondre. Cette démarche peut être présentée comme un effort de transparence, utile dans une opinion publique attentive aux symboles.
Ensuite, cette séance offre au Premier ministre un espace où il peut dérouler son discours politique sans contradiction majeure. En l’absence des critiques les plus virulentes, Sonko pourra articuler sa vision économique, sociale et politique dans un cadre institutionnel fortement médiatisé. Il pourra aussi rappeler les priorités stratégiques de son gouvernement, notamment en matière de gouvernance, de justice sociale et de gestion budgétaire. Cette maîtrise de l’espace lui permettra de renforcer sa connexion avec sa base politique, tout en érodant l’idée selon laquelle il serait hostile au débat parlementaire.
Enfin, la séance s’inscrit dans une séquence politique plus large. Après son meeting massif du 8 novembre et plusieurs apparitions publiques marquées par une rhétorique offensive, Ousmane Sonko peut profiter du cadre parlementaire pour rééquilibrer son image entre mobilisation populaire et légitimité institutionnelle. Cette alternance, savamment maîtrisée, nourrit sa stratégie politique depuis son arrivée à la primature.
Cependant, l’absence de l’opposition met en lumière un problème plus profond : la difficulté croissante de la démocratie sénégalaise à maintenir un espace parlementaire fonctionnel, où l’argumentation républicaine prévaut sur la confrontation politique. Le boycott symbolise cette crise institutionnelle. Il montre que la rupture entre l’exécutif et une partie de l’opposition dépasse désormais la simple divergence politique et touche au cœur du fonctionnement démocratique.
Ce vendredi, Ousmane Sonko fera face à un hémicycle partiellement vide, mais un moment très visible. Il répondra aux Questions d’actualité pour la deuxième fois depuis son accession à la primature, dans une configuration où le rapport de force lui est entièrement favorable. Reste à savoir si cette apparition renforcera son autorité ou accentuera la fracture politique qui s’élargit de séance en séance.